top of page

Jusqu'où un LLM peut-il reconstruire le sens ?

Mélanie Maquet explore les limites de la reconstruction du sens dans les LLM. Tous les types de sens ne sont pas également reconstructibles. Du sens lexical au sens existentiel, la fidélité de la reconstruction dépend de ce que le langage peut réellement transporter et de ce qui lui échappe.

Quand on parle d'intelligence artificielle, une confusion revient souvent : on prend une réponse cohérente pour une compréhension pleine. Or ce n'est pas parce qu'un modèle formule une réponse qui semble juste qu'il accède au sens comme un sujet humain y accède.

Cette distinction devient décisive dès qu'on s'intéresse non seulement aux performances linguistiques des LLM mais à leur capacité à reconstruire fidèlement un contenu, une pensée, une expérience ou une intention.

​​​

Sens vécu et sens opératoire : ce qu'un LLM reconstruit et ce qui lui échappe

La vraie question n'est donc pas seulement : un LLM comprend-il ? La vraie question est plutôt : jusqu'où la sémantique suffit-elle à porter la fidélité de reconstruction d'un LLM, et à partir de quel seuil faut-il reconnaître qu'une part du sens excède ce que le langage permet de reconstruire ?

Un LLM ne reconstruit pas directement le sens vécu. Il reconstruit ce que le langage a rendu partageable du sens.

Cette phrase change beaucoup de choses.

Elle permet d'éviter deux erreurs symétriques. La première consiste à anthropomorphiser les modèles et à leur prêter une compréhension comparable à celle d'un sujet incarné. La seconde consiste à réduire leur fonctionnement à une simple recopie statistique dépourvue de toute structuration du sens. Entre ces deux simplifications, il existe une zone plus précise : celle d'une reconstruction opératoire du sens à partir de traces linguistiques, conceptuelles, relationnelles et culturelles.

Il est donc important de comprendre qu'un LLM ne vit pas le sens. Il n'habite pas le monde. Il n'éprouve pas l'affect, la perte, le désir, l'ambivalence ou l'enjeu existentiel comme un sujet humain les éprouve. En revanche, il peut reconstruire une part du sens dès lors que cette part a été suffisamment formulée, stabilisée et structurée dans le langage.

​​

C'est ici qu'apparaît une distinction importante entre sens vécu et sens opératoire.

Le sens vécu renvoie à l'expérience incarnée, affectée, temporelle et située d'un sujet. Il implique un point de vue, une exposition au monde, une mémoire, une vulnérabilité, une hiérarchie intime des enjeux.

 

Le sens opératoire, lui, désigne la part du sens qu'un système peut mobiliser pour produire une réponse pertinente, cohérente et exploitable dans une tâche donnée, sans pour autant vivre ce qu'il formule.

Cette distinction ne retire rien à la puissance des LLM. Elle permet au contraire de mieux situer leur force réelle. Un modèle peut produire une réponse pertinente sur le deuil, le rejet, la honte, le désir, la relation à la mère, le baiser, la fidélité ou la trahison. Mais cela ne signifie pas qu'il accède à ces réalités comme des expériences. Cela signifie qu'il sait reconstruire, à partir des formulations humaines disponibles, des structures de sens suffisamment stables pour répondre.

Gradient de reconstructibilité : du sens lexical au sens existentiel

La question devient alors plus fine : tous les types de sens sont-ils reconstructibles de la même manière ?

La réponse est non.

Certains niveaux de sens sont hautement reconstructibles. D'autres ne le sont que partiellement. D'autres encore ne sont approchables qu'au prix d'une perte. C'est précisément ce gradient qu'il faut regarder si l'on veut parler sérieusement de fidélité de reconstruction.

Le sens lexical est généralement très bien reconstructible. Un LLM sait retrouver le bon vocabulaire, les bons termes, les champs lexicaux dominants, les distinctions de base. Le sens propositionnel l'est aussi : il s'agit ici de comprendre qui fait quoi, dans quelle relation explicite, et de reformuler une information ou une idée sans trop la dégrader.

Le sens conceptuel et relationnel reste souvent bien reconstructible lui aussi, à condition que le corpus soit suffisamment structuré. Un modèle peut restituer des distinctions, des hiérarchies, des compatibilités, des incompatibilités, une architecture d'idées, une doctrine, une logique d'ensemble. C'est précisément là que le travail sur la structuration sémantique devient stratégique.

Le sens intentionnel est plus fragile. Un LLM peut souvent repérer ce qu'un texte cherche à faire : convaincre, clarifier, cadrer, nuancer, alerter, repositionner. Mais cette reconstruction dépend du degré d'explicitation de l'intention dans le corpus. Plus l'intention est implicite, ambivalente ou stratifiée, plus le risque de décalage augmente.

Le sens situationnel devient devient plus fragile à reconstruire. Ici, le sens dépend de qui parle, à qui, dans quelle relation, à quel moment, dans quel contexte, avec quels implicites partagés. Si ces éléments ne sont pas présents ou sont trop peu structurés, le modèle reconstruit surtout un contexte probable, souvent généralisé.

Le sens affectif marque un seuil important de reconstructibilité. Un LLM peut très bien décrire la tristesse, la peur, l'attachement, l'humiliation, le rejet ou la tendresse. Il peut même le faire avec beaucoup de finesse. Mais ce qu'il reconstruit alors, ce sont les formes linguistiques, narratives et culturelles de l'affect humain. Il ne vit pas l'affect. Il en propose une intelligibilité discursive.

Le sens existentiel ou vécu marque une limite encore plus nette. Dès lors que le sens d'un contenu dépend de la texture d'une expérience, de sa charge intime, de sa temporalité vécue, de sa profondeur affective ou symbolique pour un sujet singulier, le langage en conserve des traces, parfois des traces très riches, mais pas nécessairement toute sa portée. Le modèle peut reconstruire l'intelligibilité de cette expérience. Il ne reconstruit pas l’expérience vécue elle-même.

C'est ici qu'apparaît le seuil.

Le seuil : quand la sémantique ne suffit plus à porter la fidélité de la reconstruction

La sémantique suffit tant que le sens est suffisamment explicité dans le langage pour être stabilisé en relations, distinctions, intentions et contextes. Elle devient insuffisante quand le sens dépend principalement de ce qui excède sa formulation : affectation vécue, intériorité, charge tacite, temporalité incarnée, hiérarchie intime des enjeux.

Le seuil n'oppose donc pas simplement le langage à ce qui serait hors langage. Il oppose plutôt ce que le langage peut transporter de manière suffisamment stable à ce qu'il ne fait que désigner sans pouvoir le contenir pleinement.

Structuration du corpus et fidélité de reconstruction dans les LLM

Cette distinction a des conséquences majeures pour le travail sur les corpus et sur la reconstruction par les LLM.

Lorsqu'on travaille la sémantique d'un corpus, on ne donne pas à la machine une expérience. On n'installe pas en elle une conscience. En revanche, on augmente la part du sens qui devient reconstructible avec fidélité. On stabilise les termes, les relations, les hiérarchies conceptuelles, les intentions, les points de repère contextuels. On réduit la dérive. On améliore la cohérence de reconstruction.

Dès lors, structurer un corpus ne permet pas à un LLM de vivre le sens. Mais cela lui permet de reconstruire plus fidèlement ce que ce sens a rendu partageable dans le langage.

C'est un point essentiel. Car cela signifie que la fidélité de reconstruction ne dépend pas seulement de la puissance d'un modèle. Elle dépend aussi de la qualité de la structuration du contenu qu'on lui donne à ingérer.

Plus un contenu dépend d'un implicite vécu, affectif, non formulé, plus la reconstruction sera approximative ou trompeusement fluide. Plus un contenu rend explicites ses distinctions, ses relations, ses intentions et ses seuils, plus il devient reconstructible sans trop perdre sa colonne vertébrale.

Il ne s'agit donc pas de demander à la machine l'impossible. Il s'agit de comprendre ce qu'elle peut réellement reconstruire, ce qu'elle ne fait qu'opérer, et ce qui, dans le sens, reste encore ancré dans l'expérience d'un sujet.

C'est peut-être là que se joue aujourd'hui l'un des enjeux les plus importants de la relation entre humains, langage et LLM : non pas savoir si une machine comprend comme nous, mais identifier les conditions sous lesquelles elle peut reconstruire fidèlement une part de ce que nous avons voulu dire.

bottom of page